►► Interview Bassou Benyoucef
 

 


Aujourd’hui, Un témoignage inédit, des propos provocateurs, un parcours différent, une chance en or, une occasion à saisir par les cheveux, une vie dure, une position marginale, un projet difficile mais réalisable, un temps révolu …Voilà des points de vue différents et parfois opposés. Ces avis trouvent leurs justifications dans les références culturelles et les statuts socioprofessionnels des uns et des autres.

L’interview du mois que M. Bassou Benyoucef  a bien voulu nous accorder et que nous proposons à nos chers lecteurs /visiteurs du site « elksiba.com », résidents marocains à l’étranger ou au Maroc, traite un thème classique certes, mais riche et complexe. Nous sommes tous appelés à adhérer, à participer, à travers ce témoignage, au débat sur l’immigration. A vous de réagir…

Question : M. Bassou Benyoussef, vous travaillez en France ; vous passez votre congé à Ksiba comme tous les résidents marocains à l’étranger, mais rares ceux qui savent ce que vous faites, ce que vous êtes. Voulez-vous nous nous en parler ?

Réponse : Témoigner de mon parcours ne peut pas se résumer à ce que je fais actuellement, sauf à choisir de passer sous silence toute une période de ma vie d’adulte, en total décalage avec mes dernières activités professionnelles.

Mon témoignage peut ressembler aux histoires des autres compatriotes, dans la mesure où il renvoie, nécessairement de façon singulière, à l’histoire de l’immigration, et d’une génération attirée, comme c’est toujours le cas malheureusement, par l’eldorado Européen et Français en particulier.

Arrivé en France sans contrat de travail, j’ai dû travailler « au noir » pendant une année avant de pouvoir régulariser ma situation.

Vivre clandestinement à l’époque présente beaucoup de similitudes avec ce que vivent beaucoup de jeunes actuellement. Il s’agit souvent d’une situation chargée de désespoir, de détresse, de souffrance qu’on a du mal à partager avec les autres.

Avec un contrat de travail, et un passage par l’office d’immigration j’ai occupé des postes déclarés comme ouvrier, dans des usines et en agriculture.

Cette première expérience m’a par la suite donné envie de viser autre chose, d’explorer d’autres possibilités, de progresser. J’étais jeune, sans aucune obligation de famille, et donc libre d’entreprendre, voire de prendre quelques risques.  Dans mon cas j’avais tout à gagner.

Il est vrai qu’un des éléments déclenchant fut le groupe de jeunes français que je fréquentais. Tous avaient entrepris des études, ou avaient des postes à responsabilités, et moi, l’éternel ouvrier de service, « caution » idéale pour des âmes charitables, je commençais petit à petit à prendre conscience de ma situation et à aspirer à un petit mieux….

Mon rêve à l’époque : devenir électricien (préparer un CAP, en formation pour adultes).
Rêve qui s’est avéré impossible à réaliser pour des raisons multiples. Pas de formation de base suffisante, et surtout difficulté à faire face aux exigences et tests inadaptés proposés par les organismes spécialisés, pour accéder à ce type de formation.

En dépit de toutes ces démarches sans succès, et avec une bonne dose de volonté j’ai fini par trouver un organisme de formation qui a bien voulu m’accepter pour une mise à niveau scolaire, préalable à tout projet de qualification.

Les responsables de ce centre de formation, auxquels je serai toujours reconnaissant, avaient osé, en m’ouvrant leur porte, faire le pari et prendre des risques avec un jeune Marocain, sans formation de base, ni statut administratif adéquat pour s’engager dans un tel cursus.

Bref, dans un environnement il est vrai très favorable, il fallu préparer le niveau BAC en 6 mois à plein temps. Une gageure ? oui mais a posteriori seulement.

Cette première marche, la plus difficile à atteindre, a été déterminante pour la suite. J’ai continué à rêver, à oser et à provoquer la chance…

Ainsi j’ai pu bénéficier, par la suite, d’une formation de technicien agricole, suivi d’un BTS agro alimentaire, avant de s’orienter vers une maîtrise de sociologie, un DESS de psychologue du travail…Toutes ses formations se sont déroulées en cours d’emploi.

Pendant toute cette période il a fallut concilier travail « pour vivre », et études pour progresser. Ce qui n’est pas gagné d’avance eu égard à tous les handicaps du départ.

Question : Vous êtes directeur ; être à la tête d’un cabinet n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins pour un marocain ; est ce que c’est le fruit des études, des efforts personnels, du hasard, de la planification… ?

Réponse : Je suis directeur d’un cabinet de consultants / centre de bilans et de formation. Cabinet dénommé ASMOUNE ( le nom du cabinet a été choisi en clin d’oeil à mes origines Amazigh).

Il a fallut travailler, sans doute, plus que ceux qui ont suivi des cursus universitaires normaux, plus que les collègues français…compenser les handicapes liés à mon premier statut de migrant économique.
Mais il faut peut être croire un peu au hasard, à la chance, en tout cas les provoquer.

La seule chose qui a été « planifiée » c’est le mythe du retour. En s’inscrivant dans cette démarche, comme tous les compatriotes de mon âge, nous ne pensions qu’à une chose : le retour au pays, un jour ou l’autre…
Mais pendant que certains amis investissaient dans les terrains et /ou la construction au Maroc, moi j’avais fait le choix d’un autre type investissement, immatériel, un investissement sur du moyen et long terme.
C’est un choix que certains amis, omnibulés, à l’époque, par le prix du sable et du ciment avaient du mal à comprendre.

Nous n’avions pas toujours les mêmes préoccupations. Parfois même on me reprochait ma position un peu marginale, anormale presque : qu’est-ce que tu attends pour construire comme tout le monde, une ou plusieurs maisons….

Alors que moi j’étais animé par le mythe du retour et l’envie de prouver que nous sommes, nous aussi capables de quelques choses.

J’allais oublier un des points, pour ne pas dire un des moteurs essentiels, dans ma quête de progression, d’évolution, c’est sans aucun doute mon engagement associatif.
Quelle belle école !

Question : Vous gérez vos affaires en France, mais nous savons que votre cœur est avec ksiba et les kasbaoui surtout que vos visites sont fréquentes et régulières. Pourquoi cet attachement ?

Réponse : C’est une relation d’amour impossible à décrire de façon très rationnelle.
Je suis né et j’ai grandi jusqu’à l’âge de 19 ans à Ksiba. Et même si depuis j’ai vécu 33 ans en France, mes racines sont toujours au Maroc. Bien sure j’ai d’autres attaches, très fortes en France, ma famille, mes enfants.

Mais plus le temps passe plus je prend conscience, en ce qui me concerne, de mon besoin des attaches de là-bas et d’ici pour exister, en dehors de toutes les considérations de temps et d’espaces.
J’ai la double nationalité, sans doute, à force, une double culture….les racines on ne peut les avoir en double.

Je suis incapable de passer une année sans venir me ressourcer auprès de la famille, des amis, dans cet environnement chargé d’histoires et de culture…

Question : Vous gardez des images d’enfance, des souvenirs. Voulez-vous nous dresser un tableau comme exemple d’un paysage, d’un lieu, d’une situation… qui n’existe plus aujourd’hui à Ksiba et que vous gardez en mémoire.

Réponse : Mes plus beaux souvenir, avec le recul, c’est celui de mon statut de l’époque, celui de fils de paysan pratiquant la polyculture.

Il me fallait tenter de concilier la scolarité, le travail dans les champs …et les exigences d’un élevage.
De mon adolescence je garde beaucoup de souvenirs très difficiles à hiérarchiser.

J’ai gardé les vaches autour de Ksiba, et j’ai donc eu à explorer toutes les collines et tous les espaces dans un rayon de 10 Km.

De tous ces espaces, je garde encore, sauvegardées à jamais, des images, des odeurs irremplaçables et indescriptibles.

J’ai vendu le lait et les fruits et légumes tous les jours, pendants tous les étés à Taghbaloute.
Je devais transporter, sur mon dos, 20 à 30 litres et les livrer par litre ou plus, devant les chalets, avant le réveil des résidents.

Livrer ces marchandises dans un lieu si calme, si magique (propreté, organisation, respect…) me faisait oublier la pénibilité de la tâche.

Vous imaginez mon désespoir actuellement à chaque fois que j’arrive dans ce lieu. Car malgré tout j’y passe tous mes étés, avec l’espoir qu’un jour !!!!

Les souvenirs se rattachent à la fois à des lieux ( akka, afella nifrane, tizi, sarif…taghbaloute, bien sûre ) mais aussi et surtout à des amis, des voisins des cousins…qu’on ne peut pas citer, sans en oublier.
Quel bonheur chaque été de croiser les habitués des vacances d’été, mais aussi ceux qu’on revoit pour la première fois depuis 5, 10 voir 15 ans.

Question : Vous êtes très actif dans le domaine de la vie associative ; vous avez participé à plusieurs projets dans ce sens ; voulez-vous nous en parler ?

Réponse : Même si je n’ai pas eu de « culture politique » dans mon jeune âge j’ai toujours eu des engagements associatifs en France.

Au Maroc les choses ne sont pas simples, pour des raisons qui nous échappent. On peut supposer que le temps des vacances n’est pas suffisant, que les approches, les pratiques peuvent être différentes, que les contextes….

Dans tous les cas on assiste à un décalage qui ne facilite pas l’engagement des migrants dans des actions qui les concernent de prés ou de loin.

Il est vrai, par exemple, que mon expérience dans le domaine de la formation et de l’insertion des handicapés n’a jamais trouvé d’écho au Maroc. Et ce n’est pas faute d’avoir pris des contacts, tenter d’initier des choses, à El Ksiba, à Rabat ou ailleurs.

Ceci étant je ne désespère pas d’arriver, en tant que citoyen des deux rives à apporter une contribution dans des domaines ou j’ai un peu d’expertise.

J’ai participé à quelques actions avec des associations de Ksiba (matériels pour les handicapés, réflexions pour la mise en place de projets éducatifs…). Actuellement j’essai d’apporter une petite contribution à des projets comme ceux que développent l’association l’ADPEK.

Ma très modeste participation peut se situer au niveau des mises en relation, pour la recherche de fonds pour mettre en place le projet de développement durable proposé par l’association.

Question : Qu’en est-il des écoles ou classes intégrées ?

Réponse : En ce qui concerne les classes intégrées, j’ai l’impression que « l’immobilisme administratif » bloque toute initiative. Parfois il nous arrive de démissionner et d’abandonner toute idée de vouloir contribuer. Les autorités compétentes au Maroc, en tout cas dans ce domaine ne croient sans doute pas aux compétences des marocains qui travaillent en France, entre autre, et qui peuvent apporter une véritable connaissance et expertise dans ce domaine.

Mais il y’a encore, sans doute pour des raisons financières, ce réflexe du Blanc plus compétent….

Plusieurs marocains occupent de plus en plus des postes à responsabilités en France. Ils ont la maîtrise de leur domaine. Ils forment des européens dans différentes disciplines…Et ils sont, pour bon nombre, disposés à apporter un appui, voir s’engager sur des actions qui relèvent de leurs champs de compétences.

Pour ce qui est du champs du handicap par exemple (Classes intégrées et autres dispositifs…je peut servir de lien et jouer un rôle de coordination, à une seule condition : avoir à Ksiba une structure support, des bonnes volontés…

Question : Est-ce que vous partagez l’idée selon laquelle les cadres originaires de Ksiba ne s’impliquent vraiment pas tous dans les activités associatives, qu’ils ne se manifestent que lorsqu’il s’agit de se présenter aux élections ou encore pour se voir figurer sur une liste d’un comité, d’une association …

Réponse : C’est l’idée qui se dégage. Mais c’est aussi une caricature. En tout cas je suis mal placé pour juger d’un phénomène aussi délicat que celui de l’engagement politique au sens noble du terme.

On a l’impression que personne ne croit plus à rien. On vous prend pour un fou dés qu’on parle de motivation pour un projet, de volonté de s’engager.

Il y’a un profond malaise. Que nous avons du mal à comprendre de l’ « extérieur ». La situation de Ksiba actuellement ne peut pas s’expliquer uniquement par un manque de moyens (humains et financiers).

Combien de cadres brillants sont sortis de ce village ? et pauvre village, sans aucun « retour sur investissement ». Quel gâchis !


Question : Imaginez que tous les cadres de Ksiba se mettent autour d’une table pour décider de monter un projet pour notre ville; quel serait d’après vous ce type de projet tout en sachant qu’il traduit les caractéristiques suivantes ? :
- Un projet faisant objet d’unanimité,
- un projet utile et rentable,
- un projet réalisable.


Réponse : Le problème c’est de commencer quelques choses. Et la question principale c’est celle de la prise d’initiative et d’un engagement militant au sens citoyen.

Le premier projet c’est donc de mobiliser quelques bonnes volontés. On peut envisager de nouvelles structures, ou tout simplement prendre appui sur celles qui existent et qui font preuve de dynamisme..

Si certains Kasbaoui acceptaient de donner un peu de leur temps, une heure par mois seulement…imaginez toutes les retombées (économiques, sociales et culturelles).

Pour moi tout projet qui peut mobiliser les forces vives de Ksiba présente de l’intérêt.
Les questions d’hygiène, de salubrité, les questions économiques, les questions culturelles et d’accès au savoir…

Le chantier est énorme et il y’a place pour tous les acteurs. Les cadres de Ksiba, sans doute plus que les autres, ont une responsabilité indéniable.

De même que tous ceux qui résident et travaillent à l’étranger, nous avons notre part de responsabilité.

Question : L’avenir rayonnant et le développement de Ksiba, à votre avis, dépendent de qui et de quoi ?

Réponse : L’avenir dépend de tous les acteurs concernés par la ville. Chacun peut contribuer à sa mesure. Les uns peuvent apporter leurs réseaux, les autres mobiliser des moyens financiers et les autres donner de leur temps.

C’est une question de prise de conscience de l’intérêt général. Il manque des meneurs, des coachs, des bonnes volontés, des gens qui y croient et qui n’attendent rien en retour pour leur propre gouverne.
Nous attendons tous beaucoup du président, et c’est normal, mais le conseil municipal c’est un collectif d’intérêts. Il suffit que la moitié du conseil s’engage réellement à agir et à soutenir et relayer le travail du président pour que les choses avancent.

On ne peut pas tout attendre d’un seul homme. Chacun doit tenir son rôle d’acteur, et sortir de cette passivité et de ces comportements critiques peu constructifs.

Parmi les enfants de Ksiba il y’a bien des managers, des animateurs, des meneurs d’hommes…Pourquoi ne pas les réunir cet été, par exemple pour envisager des projets, initier une dynamique, et mettre en place des structures supports.

Pour commencer pourquoi ne pas demander, pour ceux qui habitent hors de Ksiba, de choisir un représentant de chaque ville qui aura en charge la mobilisation des autres Kasbaoui qui ont émigrés vers d’autres régions au Maroc et ou en France.

Combien de femmes et d’hommes originaires de Ksiba travaillent en France ? Et si on leur demandait seulement, pour commencer, une contribution symbolique de 15 € par trimestre, ou par mois….

Cette contribution peut financer de l’ingénierie de projets. Et si suite à cela des idées pertinentes émergent, pourquoi ne pas instaurer un système de coopérative, avec cotisation, intéressement…

Plusieurs pays d’Afrique noire ont adopté ce système, et les résultats sont a priori probants.
La crédibilité de notre président peut servir de gage pour que cet argent serve à produire et à développer une plus value économique.

Question : Je sais très bien que vous aimez Taghbalout ; voulez-vous nous dire ce que ce site pourrait apporter à Ksiba ?

Réponse : Même si le site est tombé en friche, il bénéficie encore d’une situation géographique et écologique extraordinaires, aux dires mêmes des spécialistes, et pas seulement des sentimentaux comme moi.

Une des idée développé dans le projet de l’ADPEK, et qui est basée sur le développement durable à partir d’un vrai travail de fond sur la valorisation du site ( le bâti, les végétaux…), doit être soutenu.

On peut simultanément travailler avec plusieurs acteurs, sur des problématiques différentes mais de façon transversale.

Mobiliser et sensibiliser les acteurs locaux, former les jeunes, développer des réponses touristiques ancrées sur une approche culturelle locale.
Il ne faut pas attendre et regarder le train passer à un moment où le pays fait le pari de tripler les flux touristiques.

Au Maroc on n’a pas que Marrakech et Ouarzazate, et les touristes ne viennent pas tous pour les mêmes cartes postales.
Nous avons un potentiel matériel et humain qui permet à notre village de jouer un rôle important dans ce domaine.

Il ne s’agit pas de créer d’autres chambres d’hôtes, mais plus d’envisager un projet qui puisse produire des effets sur l’économie locale.

Question : Un dernier mot pour les visiteurs du site, les Kasbaoui, les MRE.

Réponse : Il nous faut profiter des possibilités offertes par les nouvelles techniques de communication, pour échanger, communiquer sans contraintes de temps ni de frontières.

Omari a fait un travail exemplaire en donnant la possibilité de ces retrouvailles, et on ne peut que le féliciter et l’encourager à continuer son œuvre. Je le fais d’autant plus à l’aise que je fais parti des visiteurs habituels et ce depuis la création du site.

Cet outil mérite plus et mieux. On doit l’utiliser d’avantage, pour monter des projets et mener des actions qui peuvent être coordonnées et gérées à distance.

L’échange avec le président via ce site me semble important à maintenir et à développer. En tant que Aksbaoui, même si je vis à l’étranger, j’ai toujours du plaisir à suivre, même de très loin ce qui se passe dans le village.

 

Propos recueillis par Mustapha Abbassi


 

 
 
 
 
 
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